Le blog du Président de la FAGE

Régulièrement, le Président de la FAGE Jimmy Losfeld propose une tribune sur des sujets liés à l'enseignement supérieur et la recherche, à la jeunesse ou à la société.

Vous pouvez également y retrouver les articles d'Alexandre Leroy, Président de la FAGE de 2014 à septembre 2016.

14/02/18

Des viticulteurs préventeurs : jusqu’où nous mènera l’exception culturelle ?

En cette période empreinte de réformes sur les conditions d’études des jeunes, il me semble indispensable d’alerter sur les dérives qui sont sur le point de s’instaurer en matière de prévention des risques liés à l’alcool. En effet, Jean-Marie Barillère, représentant la filière viticole, a déclaré le 30 janvier dernier avoir reçu un courrier du Président de la République répondant à ses attentes car celui-ci « sépare bien les consommations excessives et raisonnables et nous propose de participer à une politique de prévention ». Cette déclaration intervient comme une contre-attaque à la stratégie nationale de santé 2018-2022 où est associé « l’alcool, et donc le vin, à une substance psychoactive licite ou illicite au même titre que le tabac ».

Mais cette exception culturelle doit-elle justifier toutes les dérives, notamment les 50 000 décès prématurés chaque année ?

Aujourd’hui, la France figure parmi les premiers pays consommateurs de vin, voire le premier selon les études. En moyenne, un Français consomme plus de 42 litres par an*. C’est deux fois plus que dans les pays voisins, comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni. Alors oui, bien sûr, la France fait aussi partie des trois plus grands producteurs de vin au monde. Mais cette exception culturelle doit-elle justifier toutes les dérives, notamment les 50 000 décès prématurés chaque année ? Doit-elle mettre à mal des principes de santé publique inscrits depuis de nombreuses années dans la Loi, dont la seule finalité est de protéger la population et notamment les jeunes des dangers de l’alcool ?

Les pratiques sur la promotion des boissons alcoolisées ont été encadrées en 1991 avec la loi Évin, qui constituait un juste équilibre entre culture française et enjeux de santé publique. Constamment menacée, cette loi a été vidée de sa substance en 2015 par un amendement à la loi Macron, adopté sous la pression du lobby du vin qui a prôné l’exception culturelle et l’information sur les produits du terroir. Incompréhensible comme le soulignait à l’époque François Bourdillon, aujourd’hui directeur général de Santé Publique France, quand on sait qu’une douzaine d’études internationales ont démontré un lien significatif entre l’exposition à la publicité et l’augmentation de la consommation d’alcool chez les buveurs, notamment chez les jeunes.

Après cette première victoire des producteurs d'alcool, c’est maintenant à la prévention qu'ils s’attaquent. Mais à quel titre ? En faisant appel à quelle légitimité ? Le vin ne fait pas exception dans les catégories d'alcool. La communauté scientifique s’accorde à dire que l’alcool, qu’il soit présent dans la bière, le vin ou les spiritueux, produit les mêmes effets et donc les mêmes risques. Et l’alcool, donc le vin, est une substance psychoactive comme les autres. La ministre de la Santé, Agnès Buzyn, l’a d’ailleurs bien rappelé le 7 février dernier dans l’émission « L’Alcool, un tabou français ».

Il est de ma responsabilité d'alerter les pouvoirs publics

En tant que président d’une organisation de jeunes impliquée dans la prévention et la réduction des risques liés à la consommation de substances psychoactives, je me joins à l’élan des associations expertes, telles que la Fédération Addiction et l’ANPAA, qui se mobilisent au quotidien pour prévenir et réduire les risques et surtout pour accompagner les personnes sous l’emprise d'une dépendance. Il est de ma responsabilité d'alerter les pouvoirs publics quant à d'éventuelles dérives et de veiller à la légitimité et l’impartialité des acteurs qui élaborent les préconisations. D’où viendrait la légitimité des producteurs de vin ? Quand bien même ils prôneraient une consommation modérée, quelle en serait la limite ? En se basant sur quelle source scientifique ? A comparaison égale, quelle serait la réaction des pouvoirs publics si les fabricants de tabac se mettaient à revendiquer un rôle en matière de prévention sur les risques du tabagisme ?

Consacrer des moyens à la santé des nouvelles générations, c’est un investissement à long terme en faveur d'une amélioration globale de la santé des populations et contre les inégalités sociales. Comme la FAGE a salué les engagements ambitieux de la stratégie nationale de santé, il me semble aujourd’hui nécessaire de faire appel à la fermeté mais aussi à la cohérence du gouvernement sur ce sujet. Il ne s’agit ni de « faire de la France le pays de la prohibition » (propos de Nathalie Delattre) ni de dire que le vin « est un alcool qui n’est pas fort » (propos de Christophe Castaner). Effectivement, tout est une question de consommation maîtrisée, mais cela vaut quel que soit le type d’alcool ! Par ailleurs, en matière de prévention des risques liés à l’alcool, il ne faut pas pointer du doigt une partie de la population au risque de poser la question de la représentation de la dépendance. Cela concerne les jeunes tout autant que le reste de la population. Non Monsieur le Président de la République, les alcoolisations ponctuelles importantes ne sont pas les seuls fléaux de santé publique en matière de consommation d’alcool. La consommation d’alcool des femmes enceintes, de buveurs chroniques, en milieu professionnel etc. interpellent aussi les acteurs concernés !

Les résultats de l’enquête ESCAPAD 2017, qui révèlent notamment des niveaux d’usage en baisse concernant l’alcool par rapport à 2014, témoignent de la pertinence de l’approche développée au cours des dernières années, par les professionnels de la prévention, des soins et de la réduction des risques. Je m’associe à leur démarche et à leur expertise et j’appelle la ministre de la santé à rester ferme dans ses positions.

Jimmy Losfeld, Président de la FAGE

Sources

*Enquête sur la consommation de vin en France en 2015
Le vin : transformation d’une composante de repas à une boisson culturelle ?